Giselle la mal nommée

avril 26, 2008

Que l’histoire se passe en Pologne, en République tchèque ou en Serbie, ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est d’imaginer une sorte de campagne onirique : des petits bosquets, des prairies vallonnées, une « odeur d’herbe fraîchement coupée » et du soleil là, partout. Tout au milieu, il y a Giselle, une jeune bergère aux cuisses blanches. Elle dévale les près en chantant. Elle est ravie. On le serait à moins. Giselle vit quand même dans un coin pas dégueu, fait la fière avec son bâton de bergère et file le parfait amour avec Loys, un chouette paysan, beau, sympa et intelligent.

Évidemment, un scénario pareil, tiré de l’imagination prépubère de Théophile Gautier, ne pouvait que tourner en jus de boudin. Contrairement à ce que son prénom semble indiquer (Giselle vient de l’ancien germanique Gisil qui signifie flèche), Giselle n’a pas vraiment inventé le fil à couper le beurre. Alors qu’elle n’attend qu’une chose : se faire mettre la bague au doigt, le jardinier lui révèle le pot aux roses : Loys n’est rien d’autre qu’Albrecht, le jeune noble du coin. “Le temps d’une saison“, avait-il dû se dire, “ça pourrait être sympa de vivre parmi la populace.”

 

Bref, la pauvre Giselle l’a dans l’os. Plus de mariage, plus d’amour, autant dire plus rien du tout. La bergère plonge dans une interminable hystérie et s’y laisse mourir à petit feu. L’échéance arrivée, elle est aussi vite enterrée.

Cela aurait pu se terminer là. L’histoire de Giselle serait devenu une des ces anecdotes un peu vaches que des commères avinées s’échangent autour du comptoir. Mais en Europe de l’est, l’âme des vierges n’est pas destinée au repos. Leur voyage est écourté et s’achève dès le premier sous-sol, au Royaume des wilis, les fantômes démoniaques des vierges trépassées.

C’est au beau milieu de tout ce petit monde qu’atterrit Giselle, forcément un peu décontenancée. A l’écoute de son récit, Myrrtha est prise de rage. La reine des wilis, la plus aigrie de toute l’équipe, prend sur elle de venger Giselle et attend la nuit pour frapper.

Ce soir là justement, Albrecht est de sortie. Il s’est rendu sur la tombe de Giselle et – pris de remords ? – est venu pleurer le sort de sa petite bergère. Myrrtha attend qu’il se penche sur la tombe de Giselle (un vulgaire tas de cailloux) pour jaillir soudainement et entraîner Albrecht dans un bal morbide et sans fin. Les heures passent et tout autour d’Albrecht dansent encore les wilis. Lui sent ses forces s’épuiser, son dernier souffle arriver. Giselle est alors prise de pitié. Elle bouscule Myrrtha, rejoint les gesticulations d’Albrecht et parvient à faire tenir son ancien amant jusqu’à l’aube. À l’annonce des premier rayons du soleil, Giselle essuie une larme et disparaît sans mots dire rejoindre avec ses comparses le séjour maudit de l’éternel célibat. Au milieu du cimetière, Albrecht, qui n’a pas tout saisi, se remet de ses émotions. Il revient au bourg, l’allure conquérante.

Il épouse quelques temps plus tard la fille du duc d’à coté, comme cela était convenu depuis des années.

 

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